Notule 12 : Dormir, rêver…

L’énergie de l’Hiver est plutôt proche de celle de la marmotte – on parle bien d’hibernation. Dans le monde paysan ancien, l’Hiver n’était pas la saison de la suractivité : on laissait les graines germer dans le sol, les animaux restaient à l’abri dans l’étable…

Hélas, chaque fin d’année, l’organisation du monde du travail nous surcharge de plus en plus de tâches et de stress, alors que, pour notre corps et notre psychisme, l’idéal de la saison serait plutôt de traîner sous la couette et de garder du temps pour rêver…

S’il en a été ainsi pendant des millénaires, c’est qu’il devait bien y avoir de bonnes raisons, liées tout autant à la Nature qu’à la nature humaine.

 

Croiser les regards sur le sommeil et le rêve

Que peut apporter la Médecine Traditionnelle Chinoise à la compréhension de notre propre sommeil, quand tout est normal, mais aussi lorsque nous perdons le sommeil ou dormons mal ?

La Médecine Traditionnelle Chinoise a tenté d’expliquer à sa manière les allers-retours entre les deux rythmes de la conscience qui rythment notre vie :

  • le monde de l’éveil, de l’expérience humaine face au monde qui l’entoure, de notre ouverture aux influences extérieures par le biais de nos organes sensoriels et de l’idéation
  • et le monde du sommeil, qui est le moment de notre reconditionnement intérieur, de notre réparation, mais aussi de la préparation à la journée suivante.

Les textes anciens nous rappellent que « Le Yang dirige la phase diurne, et le Yin dirige la nuit » (Ling Shu 76). Autrement dit, pour les Chinois, la clé de compréhension du sommeil se trouve dans l’équilibre Yin/Yang, et notamment dans la circulation de l’énergie défensive (Wei Qi).

 

Wei Qi, l’énergie défensive

En effet, Wei Qi a pour fonction de nous protéger des agressions extérieures (notamment le froid, l’humidité, la chaleur, les micro-organismes toxiques externes). Durant la journée, l’énergie Wei Qi circule à fleur de peau, sous la surface Yang, selon 25 cycles.

Par contre, pendant la nuit, elle fait 25 tours en interne, dans les profondeurs du Yin : l’énergie défensive visite alors les cinq organes vitaux (Coeur, Rein, Rate, Poumon, Foie) et participe à leur réparation.

A l’aube, alors que le Yin s’épuise, l’énergie Yang s’exprime de nouveau vers l’extérieur. Il sort au niveau des yeux, très précisément sur le premier point du méridien de la Vessie (V 1), à la commissure interne des paupières :

Lorsque les yeux s’ouvrent, l’énergie ascendante Yang monte vers la tête pour animer nos organes sensoriels, tournés vers le monde.

Les yeux étant régis par l’énergie du Foie, c’est non seulement notre relation au monde qui est activée, mais aussi notre désir d’agir sur le monde, de nous mettre en mouvement – donc l’activation de nos muscles et nos tendons, notre « envie de bouger ».

 

L’équilibre Yin-Yang et l’endormissement

Lorsqu’on s’enfonce dans la nuit, l’amorçage du sommeil est conditionné par l’énergie ancestrale Yuan, liée au Rein, l’organe-fonction symboliquement lié à la nuit, au Nord et à l’Eau.

C’est de nouveau le point V 1 (au coin interne de l’oeil) qui va manifester cette bascule énergétique : les yeux piquent et induisent le geste naturel de se frotter les paupières.

Une fois endormi, puisque l’énergie défensive est rentrée à l’intérieur du corps, la température va baisser à l’extérieur – d’où le besoin, tout naturel, de se couvrir. Deux méridiens interviennent notamment dans cet équilibre très délicat entre le Yin et le Yang :

  • Le Yin Qiao Mai (Vaisseau Yin du Talon), qui relie tous les méridiens Yin. Sa plénitude favorise l’induction du sommeil (il se termine au point V 1, il fait fermer les yeux). Inversement, s’il est en vide, ce déséquilibre peut causer l’insomnie.
  • et le Yang Qiao Mai (Vaisseau Yang du Talon), qui relie les Yang. Sa plénitude favorise l’éveil (ouverture des yeux), mais l’excès d’énergie rend difficile l’endormissement.

Le méridien Yin Qiao Mai Le Yang Qiao Mai

Puisque les deux méridiens aboutissent au même point V 1, on comprend aisément l’une des stratégies des praticiens en MTC : réguler le sommeil en stimulant tantôt la production du Yin (par le point Rn 6), tantôt en dispersant l’excès du Yang (V 62).

Le point Rn 6 Le point V 62

 

Une fois endormi…

Les yeux dépendent du méridien du Foie. Durant la journée, ils informent en permanence le sujet sur le mouvement, la couleur et les formes du monde. Une fois entrés dans le sommeil, les yeux délaissent le monde extérieur pour « se tourner vers l’intérieur ». La vision se poursuit mais cette fois… dans l’univers des rêves, dans le continent de l’onirique. Les yeux imaginent le corps en mouvement.

De même, le méridien Yang Qiao Mai et le méridien du Foie passent par la zone des organes sexuels, provoquant des érections, sans contenu érotique.

 

Sommeil régénérateur

A ce stade, il est intéressant de croiser les regards. Selon la science occidentale, le mécanisme du sommeil est apparu il y a quelques 180 millions d’années : en provoquant l’immobilité, le sommeil facilite la régénération des organismes vivants. A titre d’exemple, la musaraigne dort peu mais, en contrepartie, elle vit peu longtemps, alors que la chauve-souris dort 20 heures, ce qui lui permet de durer 18 ans en moyenne.

Si l’on en revient aux humains, l’observation scientifique du sommeil a révélé qu’une nuit « normale » se divise habituellement en cinq cycles de 90 minutes, comportant chacun cinq phases.

Dans la première phase, l’endormissement se fait sur une base d’ondes Alpha, rapides, associées à des moments Béta de ralentissement. C’est le moment où s’opèrent la baisse de la température et le ralentissement du métabolisme du cerveau. Dès que la vigilance commence à baisser, cette première phase correspond au moment où défilent les images en rapport avec la journée, effervescentes, pouvant aller jusqu’au cauchemar, et qui facilitent la résolution des problèmes de la journée.

Les phases 2, 3 et 4 sont constituées de bouffées d’ondes lentes, qui vont faire entrer l’individu dans un sommeil de plus en plus lent et profond.

 

Les rêves et le sommeil paradoxal

La phase la plus spectaculaire est la cinquième, celle du sommeil paradoxal : il est à la fois très profond (le corps est immobile car les fonctions de transmission neuro-musculaire sont bloquées) mais les mouvements des yeux sont très rapides.

L’activité cérébrale y est aussi intense que celle de la veille consciente : elle active des zones du cerveau restées jusqu’alors au repos. Pour cela, le sommeil paradoxal mobilise une dépense énergétique équivalente à celle de l’activité intellectuelle.

C’est dans cette phase que se déroule la plus grande partie de notre activité onirique : le moment où apparaissent les rêves les plus marquants, porteurs d’émotions intenses. C’est pourquoi le rêve a fasciné toutes les civilisations : tantôt moment de dialogue avec les dieux, tantôt révélateur de prémonitions qu’il fallait décrypter, ou encore, selon les époques, manifestation de la toute puissance de l’inconscient…

 

Un mécanisme d’auto-réparation

Pour la science contemporaine, l’agitation intense du sommeil paradoxal est le moment où le cerveau se re-programme, où il retrouve ses réglages initiaux. C’est une période de restauration neuronale, déterminante pour fonctionnement « normal » de l’individu, où se fiabilisent les données de base de son comportement génétique.

Pour comprendre l’importance de ces mécanismes de régénération, il suffit de se rappeler qu’un nouveau-né a besoin de 16 à 18 heures de sommeil par jour – il traverse donc, en théorie, 12 cycles de sommeil paradoxal par 24 heures, au lieu de 5 pour nous adultes.

Cette quantité de sommeil paradoxal est indispensable à la construction de son système nerveux, afin que la quantité impressionnante d’apprentissages auxquels il doit se livrer, dès sa naissance, ne détériore pas les bases génétiques de son fonctionnement neuronal ultérieur.

 

Les rêves : retour au passé ou projection vers l’avenir ?

On a souvent dit que le rêve était lié aux réminiscences du passé. Selon les découvertes scientifiques plus récentes, le rêve serait plutôt résolument tourné vers l’avenir…

S’il met effectivement en corrélation des souvenirs d’âges extrêmement différents, c’est surtout pour créer un état bien spécifique, dans laquelle IL N’Y A PLUS DE TEMPS où, plus exactement, le temps est mis à plat, où « l’autrefois » se retrouve en présence du « maintenant », comme les cercles concentriques d’un vieil arbre.

Au sein de l’espace du rêve, cette intégration de l’ensemble des temporalités met en œuvre un remaniement profond et réparateur des affects et des émotions.

En dehors de toute logique chronologique ou rationnelle, le rêve regroupe efficacement des faits liés à des périodes très différentes de notre vie, chargés en intensité affective. Ainsi, en réactivant des pans de vie qui nous ont animés émotionnellement – ou qui n’ont toujours pas été digérés -, les rêves du sommeil paradoxal nous les re-présentent au fil des nuits, à la recherche d’une issue.

Plus précisément, le rêve rend compatibles les acquis de la journée passée avec les conditionnements génétiques de notre cerveau. Les rêves travaillent ainsi à l’effacement de la fraction d’expérience de la journée passée qui n’est pas compatible avec la cohérence de génétique de l’individu – ce qui donne une idée de plasticité du cerveau et de ses capacités d’auto-réparation.

En constituant, à chaque fois, de nouvelles associations entre le conditionnement génétique et l’ensemble des informations glanées au cours de la vie, le rêve s’avère indispensable pour faire face aux aléas de l’existence quotidienne – autrement dit, c’est pendant le sommeil paradoxal que se prépare la journée à venir.

In fine, le rêve est lié à l’individuation : il contribue à maintenir vivante cette impression de permanence du « je », qui crée notre sensation d’identité.

En même temps, à chaque nuit, le rêve se comporte comme un système d’apprentissage indirect, qui nous re-conditionne neurologiquement afin de pouvoir nous adapter aux efforts qu’il nous faudra fournir pendant la période d’éveil de la journée suivante.

 

Pour conclure

La civilisation occidentale a crée en nous l’impression que notre vie se déroulait selon un fil conducteur cohérent, reliant les moments significatifs de notre vie éveillée.

Ce qui se passe la nuit n’est généralement pas pris en compte. Et même lorsque nous étudions la vie onirique, nous le faisons selon des critères issus d’une rationalité propre à la vie éveillée.

Or, nous venons de le voir, l’activité cérébrale nocturne a ses lois propres, qui permettent à notre être de communiquer avec des plans de l’existence dont nous ignorons presque tout pour le moment…

Ce serait une grave erreur de sous-estimer l’importance de ce « continent nocturne » dédié à la régulation de nos rythmes cérébraux et dont dépend, en réalité, la qualité de notre fonctionnement mental diurne : émotions, passions, intuitions, ajustements, prises de décision, raisonnements…

L’excès de travail et de stress, le travail de nuit et la perturbation des cycles naturels de repos, le manque chronique de sommeil, la difficulté à s’endormir, le sommeil trop léger, les réveils en cours de nuit, l’éveil trop précoce et fatigué, sont autant de problèmes qu’il ne faut pas prendre à la légère, car ils contribuent au dérèglement progressif de notre énergétique.

Si l’on n’y prête pas suffisamment d’attention, au bout d’un certain temps, ce seront les fonctions mémorielles, cognitives et, plus généralement, notre capacité à nous adapter à l’imprévu, qui vont s’altérer, engendrant à leur tour de nouveaux symptômes, plus graves.

 

Apprendre à se ménager des « temps sans affaires »

Le Dr Jean-Marc Eyssalet, brillant traducteur de textes médicaux chinois anciens, a su résumer en quelques phrases quelle était la vision des philosophes Chinois anciens :

Nous avons besoin, au quotidien « d’une réfection périodique et d’une fiabilisation du fonctionnement de notre système nerveux et de notre esprit, […] un besoin régulier d’oubli, de repos, de lâcher prise.

Au-delà, cependant, de cette priorité psycho-physiologique du sommeil, dont la nécessité s’associe à la vie même et s’impose à notre conscience, il est intéressant de rappeler que, dans « l’art de nourrir la vie » des anciens Chinois, une place a été régulièrement accordée à une écoute ouverte et à un temps de recueillement « sans affaires » dans la vie de tous les jours.

C’est aussi dans cette perspective, guidée cette fois par l’attention donnée à des gestes simples et fondamentaux, que se révèle le sens profond de la Cérémonie du thé, de l’arrangement floral, du Tai Ji Quan, de la calligraphie, de la peinture et de la poésie, autant de dispositions d’esprit inséparables de l’écoute tranquille et silencieuse, […] une distance nécessaire à l’écoute reliée d’un surgissement immédiat de la vie1 ».

Pour une bonne partie de notre population occidentale, le grand courage aujourd’hui ne consiste pas à se forcer à travailler durement mais, bien au contraire, à réapprendre à se ménager, quotidiennement, ces moments de « vacance » et de « re-programmation » neurologiques. La nuit, mais aussi le jour.

A bon entendeur…

1 Jean-Marc Eyssalet, Au confluent du Ciel-Terre, émotions et passions, Paris, Trédaniel, 2011, p. 197.


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